Dr. Adama Ly : "le cancer doit devenir une priorité de santé publique en Afrique" - Afrocancer

Dr. Adama Ly : "le cancer doit devenir une priorité de santé publique en Afrique"

Dr. Adama Ly : "le cancer doit devenir une priorité de santé publique en Afrique"
Article de presse paru dans AFRIK.COM  (http://www.afrik.com/article11863.html)

"Le cancer met aussi en péril la santé des Africains contrairement à l’idée reçue. Alors que s’achève, ce mardi, le 43e congrès annuel de l’American Society of Oncology (ASCO) à Chicago, la principale conférence mondiale sur le cancer, le Dr Adama Ly insiste sur l’urgence de sensibiliser les Africains sur cette maladie. Entretien avec le cancérologue qui est à l’origine de l’œuvre collective Le cancer en Afrique - De l’épidémiologie aux applications et perspectives de la recherche biomédicale.

Adama Ly, 43 ans, débarque de son Sénégal natal en France, après son bac. Après le cycle classique en médecine, il jette son dévolu sur l’immunologie parce que, dit-il, « étudier les mécanismes de défense du corps humain est très passionnant ». « L’immunologie est à cheval sur plusieurs disciplines ». La recherche sur le cancer s’avèrera tout aussi exaltante pour le médecin sénégalais, aujourd’hui chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm, France). Le Dr Adama Ly est le fondateur de l’association Afrocancer, née en 2005, et à l’origine d’un document inédit sur la situation du cancer sur le continent africain intitulé Le cancer en Afrique - De l’épidémiologie aux applications et perspectives de la recherche biomédicale publié par L’Institut national du cancer (France). Un livre qu’il a codirigé avec le Pr. David Khayat et qui est préfacé par le prix Nobel de médecine, le Pr. Jean Dausset. En Afrique ce sont, chaque année, 600 000 cas de cancers qui se déclarent et 500 000 malades qui meurent, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé. Mais la réalité, selon le Dr. Adama Ly et toute la communauté scientifique internationale, serait autrement plus dramatique.


Afrik : Que doit-on savoir aujourd’hui quand on parle de cancer en Afrique ? 

Dr. Adama Ly : Le cancer est en forte progression en Afrique en termes d’incidence et de mortalité. Il faut déconstruire ce mythe qui veut que le cancer ne soit pas un problème en Afrique.


Afrik : Les prévisions font état d’un million de nouveaux cas d’ici 2020 si rien n’est fait en termes de sensibilisation ? 

Dr. Adama Ly :
 Comme je vous le disais tantôt, l’enjeu est majeur d’autant qu’il y a des raisons d’espérer que ce chiffre ne soit pas atteint. Les facteurs à risque que sont les pathologies chroniques – les hépatites B et C ou les infections liées aux papillomavirus, qui sont à l’origine du cancer du col de l’utérus, 30% des cas de cancer en Afrique, peuvent être évités. Pour l’hépatite B, par exemple, il faudrait étendre la couverture vaccinale. S’agissant du cancer du col de l’utérus, il faudrait sensibiliser les femmes à la nécessité de faire, chaque année, un frottis pour détecter d’éventuelles lésions précancéreuses. A ce stade, on peut encore faire quelque chose. Tout comme dans le cas du cancer de l’estomac, qui commence à se développer et qui est due à une bactérie, l’Helicobacter pylori. Ce cancer est la troisième cause de mortalité après celui de la prostate chez les hommes et celui du col de l’utérus chez les femmes.


Afrik.com. : Les Africains seraient plus exposés, lit-on dans Le cancer en Afrique, que les autres populations au cancer de la prostate ? 

Dr. Adama Ly : 
Les Africains ont une prédisposition génétique pour le cancer de la prostate. Dès 50 ans, alors que cet âge est de 55 ans dans la population blanche, ils devraient faire un contrôle annuel pour prévenir tout risque. Le cancer dû au tabagisme est aussi une nouvelle menace sur le continent. L’industrie du tabac, parce que les lois sont devenues plus draconiennes en Occident, s’est tournée vers le continent africain. Le tabac n’est pas seulement à l’origine du cancer du poumon, il touche l’œsophage, frappe tout le tube digestif par lequel passe la fumée ou encore la vessie par laquelle elle est éliminée de l’organisme. Les cancers causés par le tabagisme vont exploser en Afrique d’ici 2020.


Afrik.com. : On entend souvent dire que le cancer de la prostate est lié à une intense activité sexuelle ou que le cancer, en général, est lié au stress. Ces assertions sont-elles véridiques ? 

Dr. Adama Ly :
 Aucun lien n’a été établi entre l’intensité de l’activité sexuelle et l’occurrence du cancer de la prostate. Au contraire. Tout comme la psychogénèse du cancer : il n’a pas été prouvé que le stress peut être à l’origine d’un cancer.


Afrik : Le cancer menace les Africains, mais leurs médecins ne semblent pas toujours formés pour en interpréter les signes avant-coureurs... 

Dr. Adama Ly :
 Il est vrai qu’il n’y pas assez de cancérologues en Afrique et que les médecins ne disposent pas de la formation dont il devrait. C’est pourquoi avec Afrocancer, nous avons aussi l’intention de nous investir dans la formation. Effectivement, il faudrait vraiment former les médecins africains, notamment sur la façon de parler aux malades.


Afrik : Car ils manquent souvent de psychologie … 

Dr. Adama Ly :
 C’est très difficile d’annoncer la mort. Les médecins ne sont jamais assez formés pour accompagner les malades et leurs familles en fin de vie. Ici, on parle de soins palliatifs : l’hôpital les prend en charge, alors qu’en Afrique, c’est la famille isolée qui a la charge de ces malades en phase terminale. Ce sont des domaines nouveaux qu’il faut explorer et commencer à enseigner. Il y a aussi la question de l’accessibilité aux médicaments. Les familles n’ont pas les moyens de faire suivre une chimiothérapie aux patients parce que cela revient trop cher pour elles. Et quand elles arrivent à les faire prendre en charge par des services de cancérologie, s’ils existent parce que trop rares en Afrique, il est souvent déjà trop tard.


Afrik : Pourquoi avez-vous créé Afrocancer ? 

Dr. Adama Ly : L’association existe depuis 2005. J’étais en vacances au Sénégal en 2004 et les gens connaissant ma profession me posaient plein de questions auxquelles je n’avais pas toujours de réponse. Je n’avais pas réalisé que les cas de cancers étaient en hausse sur le continent. J’ai donc voulu me documenter sur la question en m’adressant à d’autres chercheurs. C’est ainsi qu’est né Le cancer en Afrique auquel ont participé 136 chercheurs de 32 pays. Afrocancer m’a permis de coordonner leurs remarquables contributions. Tout en me permettant d’investir le terrain social. Nous souhaitons mener des actions de sensibilisation sur le terrain, collecter les témoignages de malades, organiser des colloques… Nous avons prévu une manifestation pour la fin de l’année en deux volets : scientifique et artistique. Je fais d’ailleurs appel à toutes les bonnes volontés qui souhaiteraient se joindre à notre action.


Afrik : Peut-on dire que la prévention et la sensibilisation sont les maîtres-mots que vous prônez aujourd’hui par le biais de l’association Afrocancer et de cet ouvrage qui a été publié en début d’année ? 

Dr. Adama Ly : Le livre est un moyen de s’adresser au public. Il est important d’avoir un discours pédagogique sur le cancer parce que les médecins ne le tiennent pas assez. Il est primordial de parler aux non-malades afin justement qu’ils ne le deviennent jamais. Le cancer n’est pas "une maladie de Blanc "comme on l’entend trop souvent dire en Afrique. C’est ce qu’on a dit à propos du sida et voilà où nous en sommes. Le tabagisme, la sédentarisation, l’absence d’exercice physique, le surpoids sont autant de risques supplémentaires pour les Africains. Sans compter la pollution environnementale. L’OMS a d’ailleurs tiré la sornette d’alarme à ce sujet, notamment à propos des hydrocarbures qui se déversent dans certains pays et contaminent l’eau. Le paludisme accroît également les risques de développer un cancer, le lymphome de Burkitt par exemple. Le sida aussi provoque des cancers. Le sarcome de Kaposi – ces taches noires que l’on voit sur la peau des malades – est une forme de cancer liée à cette maladie. Le cancer doit par conséquent devenir une priorité de santé publique pour que les chercheurs aient les moyens de travailler et d’être formés en coopération avec les pays du Nord. Ce qui peut se faire par le biais d’Afrocancer qui pourra créer des opportunités de stage pour les praticiens africains. De même, nous souhaitons mettre largement à disposition des universités et des universitaires l’ouvrage que nous avons édité dès que nous aurons trouvé les partenaires adéquats."